Couple

À la limite, ce couple, la forme la plus restrictive de vie amoureuse et sociale jamais expérimentée massivement dans l’histoire de l’humanité, peut se passer de gosse, quoique sa fonction essentielle reste de « maintenir intact, par vents et marées, le rapport électif à l’enfant. » Pour commencer, le couple à un seul enfant, en lequel s’incarne plus parfaitement le couple lui-même, enfant-plante d’intérieur destinée à orner la relation exclusive, à la sceller. On investit encore mieux la simplicité totalitaire du couple avec un seul enfant. Mais, plus loin, plus d’enfant du tout, pourquoi pas ? Le couple étant devenu son propre enfant, vivant entièrement pour lui-même sans même ce support imaginaire de la copularité qu’est le rejeton. L’entropie généralisée, la tombée en abîme dans les rétractions de l’espace amoureux. Une fourmilière composée de doublets cheminant en parallèle.

Guy Hocquenghem, Libération, vendredi 22 août 1980.

Quote

Il m’arrive parfois de lire Lévy, Elisabeth

1. Comme souvent, Lévy essaye de voiler les carences de son argumentation par les fantaisies de son style, entre le canaille et l’emphase. Comment peut-elle se plaindre de la censure quand partout, tout le monde, a abondamment parlé du burkini, et en parle encore? Il faudra bien un jour abandonner ce genre d’argument (“on veut nous empêcher de parler”), surtout quand on a table ouverte à la télé, à la radio, dans la presse…

2. La rhétorique guerrière est-elle bien utile? Certes, elle permet de faire vibrer à peu de frais les penseurs paresseux que nous sommes devenus, mais c’est un précédé de petite plume.

3. En ce qui concerne la réponse de Fatiha Daoudi à Plenel, qui ne voit pas que la situation des femmes en Iran, en Arabie-Saoudite, au Maroc et en France n’est évidemment pas du tout la même? Là-bas, une religion d’État veut leur imposer le voile. Ici, l’État, selon certains, devrait l’interdire. Que dire aussi du féminisme opportuniste de Lévy, qui pense “à toutes ces femmes qui assurent que, si on n’interdit pas ce nouveau carcan qu’est le burkini, elles seront contraintes de le porter ?” Toutes ces femmes, Lévy les invente. Elle ne les connaît pas, elle ne leur parle pas. Sinon, elle aurait sans doute aussi rencontré toutes celles qui portent le voile et/ou le burkini par choix. Je ne pense pas que les Française musulmanes soient plus connes que les autres Françaises, et il est probable que si ces femmes portent le voile, c’est parce qu’elles le veulent bien.

4. Lévy parle aussi du discours victimaire. Elle ne cesse de le dénoncer, sans jamais nous proposer la moindre alternative. Peut-être s’agirait-il de quelque chose comme cela : “Nous sommes discriminés à l’embauche” -> Lévy : Que ne créez-vous pas votre propre entreprise, que diable? “Dans nos quartiers, les écoles publiques manquent de moyens” -> Lévy : Pourquoi n’inscrivez-vous pas vos enfants dans des écoles privées? “Nous habitons dans des cités délabrées et sans âme” -> Lévy : Venez donc habiter avec nous, dans le 7ème arrondissement, c’est charmant!

5. Mais le plus grave, c’est de penser qu’être musulman, c’est obligatoirement ce trouver sur une pente glissante qui mène facilement à l’islam radical, puis au terrorisme — si quelques non-musulmans de bon vouloir (avec à leur tête un vieux sage et Lévy en Jeanne d’Arc lanceuse d’alerte), n’y prenaient garde.

6. Un petit détail pour finir : sur la photo que Lévy a choisi pour illustrer ses propos, une femme porte un petit drapeau à l’épaule. Ce n’est pas le lugubre étendard noir et blanc de Daesh, ni le drapeau de l’Arabie-Saoudite ou de l’Iran. C’est le drapeau australien. Je sais bien que presque toujours, nous, les Français, nous faisons beaucoup mieux que tout le monde (la fameuse “exception française”), mais que cela ne nous empêche pas d’aller voir ailleurs, dans d’autres belles démocraties, comment les choses se passent.

Il m’arrive parfois de lire Lévy, Elisabeth

J’ai répondu aux questions du Figaro (à la place de Chantal Delsol, juste pour rire)

FIGAROVOX. – Suspendu par le Conseil d’Etat, l’arrêté «anti-burkini», qui n’évoquait pas directement le burkini, mais «une tenue correct», mentionnait le principe de laïcité. Le burkini présente-t-il un danger pour la laïcité?

Depuis que tout a commencé, en 2004, aucune de ces lois, qui ne sont rien d’autre qu’un scandaleux travestissement de la laïcité, n’ont pu nommer ce qu’elles cherchaient à interdire. Et pour cause! Nommer le voile, la burka ou le burkini, c’est établir un régime d’exception qui assignent une certaine catégorise de Français (en l’occurrence les Français de confession musulmane) à un statut particulier. Cela nous rappelle de bien triste souvenirs…
Il faut que l’on cesse d’invoquer la laïcité chaque fois que l’on cherche simplement à effacer les musulmans du paysage. Le grand danger pour la laïcité, c’est que l’État ne cesse de s’immiscer dans les pratiques religieuses. Qu’on foute la paix aux musulmans de ce pays, et surtout aux femmes!

Le député européen Florian Philippot, vice-président du Front National, a jugé dans la matinale de BFM TV, qu’il fallait «étendre la loi de 2004» car, précise-t-il, «on s’est rendu compte qu’elle était excellente. Nous allons la faire appliquer dans la rue. Le voile, la grande croix, la kippa. Pour que ce soit constitutionnel, il faut que ça concerne les signes religieux ostensibles». Une laïcité de combat peut-elle être efficace contre l’islamisme conquérant?

Si l’on cherchait un seul exemple de la totale mauvaise foi du Front National, et de son grand bavard Florian Philippot, il n’y aurait qu’à prendre celui-là : « Le voile, la grande croix, la kippa ». C’est vrai que dans le métro, la « grande croix » de deux mètres, c’est pas très pratique aux heures de pointe. Et puis, j’en ai assez de devoir faire un pas de côté chaque fois que je croise un catholique avec sa « grande croix » !! Mais de qui se moque-t-on quand on parle de « grande croix » ou de t-shirts « I love Jesus ». Rien de tout cela n’appartient au culte catholique qui est une religion sans signe. La kippa ou le voile n’ont évidemment pas du tout le même sens que la croix, grande ou petite, ce ne sont que des bijoux que portent certaines personnes qui ne vont même plus à la messe.
C’est comme c’est idée de signe ostentatoire. Le voile n’est pas ostentatoire. Contrairement à la « grande croix » qui n’est qu’un accessoire, le voile fait pleinement partie du culte et il est le signe minimal pour cette religion. Ou alors, si on interdit les grandes croix, il faut aussi interdire les grands voiles, et les grandes kippa. Les pays qui réglementent la manière dont les citoyens apparaissent dans l’espace public sont des pays totalitaires. Contrairement à ce que croient trop de Français, la loi de 1905 n’a jamais eu pour objectif d’imposer quoique ce soit aux citoyens, mais simplement d’imposer la séparation aux églises et à l’état.

Est-il pertinent d’envisager comme des religions équivalentes le judaïsme, le christianisme et l’islam?

En ce qui me concerne, si j’étais le bon Dieu, je les ferais toutes disparaître d’un coup de baguette magique et j’irais faire profil bas dans un coin reculé du cosmos pour avoir fait une grosse boulette. Toutes les religions ont été néfastes à un moment ou un autre de leur histoire. Si le catholicisme est aujourd’hui une religion « discrète » (je voudrais au passage faire un hommage à Chevènement), c’est parce qu’elle y a été contrainte par des générations infatigables d’athées. On n’a pas changé de bible, à ce que je sache. Si on leur laissait à nouveau le champ libre, il n’est pas douteux qu’on verrait à nouveau des bûchers s’allumer dans toute l’Europe. A ce sujet, aucune différence de “civilisation”. Nous sommes tout de même la civilisation de l’inquisition, de la traite des noirs et d’Auschwitz. Le barbare est au fond de nous, assoupis sinon abruti devant sa télévision par sa journée de travail. Un rien peu le réveiller : au vingtième siècle aussi, et sur ce continent même, on a été capable de massacres au nom de la Sainte Église.

Nicolas Sarkozy prône l’assimilation. Qu’est-ce qui constitue aujourd’hui le «nous commun» auquel l’immigré doit s’assimiler?

Montesquieu a écrit que « l’amour de la patrie, c’est l’amour de l’égalité ». Et non pas l’amour de la charcuterie ou de l’eau bénite. Le problème aujourd’hui, c’est que même les enfants de la classe moyenne ne peuvent pas comprendre quinze lignes de Montesquieu à la première lecture, ni à la deuxième… Nicolas Sarkozy est à la chasse aux électeurs. C’est une homme bourré d’ambition qui n’a aucune conviction. Un de mes amis le compare à Erdogan. Je trouve que c’est un peu exagéré mais je le trouve à la fois irresponsable et dangereux. Il menace l’unité du Pays de manière infiniment plus grave que les quelques femmes qui vont se baigner en burkini.
Pour en revenir à votre question, je suis sidéré de voir que Nicolas Sarkozy puisse aller sur le plateau d’un 20 heures faire la leçon et dire que le burkini est contraire aux valeurs de la République, sans que le journaliste ne lui demande de nous rappeler quelles sont au juste ces valeurs. En fait, tout le monde croit bien les connaître puisqu’on nous bassine avec ces elles dès l’âge le plus tendre. C’est “Liberté, égalité, fraternité” il me semble? Nicolas Sarkozy s’est bien gardé de les rappeler parce que ce ne sont absolument pas ces valeurs qu’il défend. Nicolas Sarkozy a réussi le hold-up du siècle. Il a fait main basse sur la République sans que personne n’intervienne. La laïcité aujourd’hui, telle que beaucoup de Français l’imaginent, est aux antipodes de ce qu’ont voulu ses fondateurs de 1905. Il n’est donc pas étonnant qu’elle ne puisse plus être une valeur de la vraie gauche. Comment cela a-t-il possible? C’est encore pour moi très mystérieux.
En ce qui concerne le nous commun, ce ne peut être en aucun cas un “mode de vie”, comme le prétend Sarkozy. Le mode de vie n’est pas du ressort de la politique, il doit rester en dehors. Le « nous commun », pour reprendre une fois encore Montesquieu, c’est l’amour des lois quand elles respectent ce minimum, qui est inscrit sur tous les bâtiments publics : liberté, égalité, fraternité.
Il est bien possible que pour beaucoup de citoyens, cela soit une simple formule complètement vidée de son sens.

L’islam est-il compatible avec ce « nous commun »?
Pour entrer dans la République, il ne faut pas se retrouver devant des portes closes.

J’ai répondu aux questions du Figaro (à la place de Chantal Delsol, juste pour rire)

Burkini : l’hypothèse wahhabite

Pour beaucoup de commentateurs, l’apparition du “burkini” est le signe de l’influence croissante du wahhabisme en France (et dans le monde), qui profiterait (paradoxalement) de nos libertés constitutionnelles pour faire toujours plus de prosélytisme et enfermer toujours plus de femmes musulmanes dans une version archaïsante de leur religion — tout cela dans une logique de diffusion sournoise et inéluctable (qui a sa version littéraire : Soumission, et sa version complotiste : le “grand remplacement”). Cette analyse est généralement présentée comme un argument fort en faveur de l’interdiction du burkini en France : l’interdire, c’est lutter efficacement contre la diffusion de cette version enténébrée de l’islam. Les porteuses de burkini, victimes et/ou véhicule du wahhabisme? Il m’a semblé qu’il fallait tester l’hypothèse.

Malgré les vacances, je me suis dit que je devrais facilement tomber sur un journaliste un peu curieux, qui serait allé interviewer quelques-unes de ces burkineuse. Je tape ma requête dans mon moteur de recherche : “burkini + interview”. Ce n’est pas une surprise, les résultats sont très décevants.

Largement surreprésentés dans la première page de résultats, outre un sociologue et le présidente de l’UOIF, les incontournables figures mâles, blanches et au moins quadragénaires du personnel politique, interrogées dans les incontournables matinales, rituel ronronnant de toutes les stations de radio, été comme hiver. Une femme aussi, parmi eux : Rossignol, interrogée probablement en qualité de ministre “des familles, de l’enfance et des droits des femmes”. Dans la même semaine, dans La Provence, le premier ministre offre son soutien aux maires qui interdisent le burkini. Pour une fois, pas de cacophonie dans le gouvernement (probablement parce que la plupart des ministres sont encore en vacances) : Rossignol et Valls disent exactement la même chose :”il y a, disent-ils, l’idée que par nature, les femmes seraient impudiques et impures,” raison pour laquelle les hommes les obligeraient à se couvrir. Ils ont bien raison de dénoncer cet archaïsme et d’en appeler à l’émancipation. Rossignol nous rappelle d’ailleurs que “le contrôle du corps des femmes et de leur sexualité a été l’enjeu central des sociétés traditionnelles. Et pour s’émanciper, les femmes ont dû s’affranchir de ce contrôle.” La dernière phrase est importante, dans laquelle un tout petit détail compte surtout : “Et pour s’émanciper, les femmes ont dû s’affranchir de ce contrôle”. Ce tout petit détail, c’est la forme réfléchie des deux verbes, “s’émanciper” et “s’affranchir”. On émancipe pas les autres, on s’émancipe. Si l’esclavage a été aboli, n’en déplaise à Rossignol, c’est parce que partout, toujours, des esclaves se sont battus et sont morts pour la liberté (même si nous pouvons toujours faire de Victor Schoelcher notre héros). Si les femmes sont aujourd’hui un peu plus libres qu’hier, c’est parce qu’elles se sont elles-mêmes battues pour faire tomber les interdits qui pesaient sur elles. On n’émancipe pas les autres, on s’émancipe.

Mais revenons en à ma requête. La seule femme musulmane que mon moteur de recherche me propose dans les deux premières pages, ce n’est pas une habitante des hauteurs de Cannes qui a pris le bus pour venir se baigner avec ses gosses sur la Croisette. Non. C’est Aheda Zanetti.

— C’est qui?

— Une Australienne d’origine libanaise.

— Et alors?

— Ce n’est autre que la créatrice du burkini.

— Quoi! Le burkini! Même pas inventé en Arabie-Saoudite, dans une sombre officine wahhabite, par quatre vieux barbus partis à la conquête du monde!

— “For God’s sake! dit-elle, it’s just a swiming suit“.

Pour que le burkini apparaisse, le coran est loin de suffire. Il faut aussi, entre autre, l’apparition des stations balnéaires, l’établissement des congés payés (encore une chose acquise de haute lutte et non pas accordé par un patronat plein de mansuétude)… Avant de mettre un burkini, une burkineuse doit d’abord accepter l’idée même de loisirs et de consommation, et accepter d’aller se prélasser plusieurs heures sur une plage où elle devra côtoyer des hommes en moule-bite et des femmes seins nus (tout cela étant entré très récemment dans les “bonnes mœurs”). Je doute fortement que ce genre d’activité soit permise aux femmes saoudiennes.

Bref, les musulmans aujourd’hui en France, comme tout le monde, se bricolent une identité passagère avec tout ce qui leur tombe sous la main. Laissons à chacun(e) la liberté totale de se construire une identité temporaire même s’il ou elle s’imagine qu’elle est éternelle. Certains autres habitant de la France s’imaginent bien être “de souche” et sont probablement persuadés que le deux pièces est une très antique tradition française. La wahhabisme, en se prévalant des libertés fondamentales pour revendiquer un droit de citer dans les espaces publics, se sert de la meilleure défense que nous ayons contre lui : le wahhabisme est soluble dans la liberté.

Burkini : l’hypothèse wahhabite

Qu’en pense Florian Philippot?

Le Grand soir 3, animé par Patricia Loison est loin d’être ce que la télévision offre de pire en matière d’information (sans doute faut-il se lever de bonne heure pour rivaliser avec les chaînes d’information en continue, qui ont dégradé le métier de journalisme à un point tel qu’il n’en reste pas grand chose : lorsque R. Elkrief interviewe Céline Dion, on a plus l’impression qu’elle tapine).

Quelle déception, pourtant l’autre soir. Actualité chargée : les manifs contre la loi travail qui n’en finissent pas, l’assassinat de Mangnanville… Etait-il vraiment nécessaire d’inviter Florian Phillipot pour parler de ces choses, fallait-il se demande, au sommaire du journal, après l’énonce des titres : “Qu’en pense Florian Philippot”? Est-il vraiment nécessaire de faire venir Florian Philippot alors que nous savons d’avance ce qu’il va dire. Le discours du Front national n’a-t-il pas cette caractéristique, tout comme celui des autres partis, mais plus qu’eux, de répéter inlassablement les mêmes choses (on appelle cela aujourd’hui les “éléments de langage” dont a critique n’est bien elle-même qu’élément de langage). Fallait-il inviter Philippot à déballer une fois de plus sa camelote? On a bien vu que tout cela n’intéressait absolument pas Patricia Loison qui, blasée, l’a laissé faire son article sans le reprendre sur rien. Philoppit apporte la popote et Loison tient la cuillère en pensant à autre chose, le téléspectateur avale sans penser à rien. Si Patricia Loison est fatiguée le soir, qu’elle cesse de présenter le Grand soir 3!

Mais comme si sa totale passivité ne suffisait pas, comme si cela ne la réveillait pas de se voir collaborer à la banalisation du front national, voilà qu’apparaît en grand sur les écrans en fond de plateau, sans que cela n’ait rien à voir avec l’actualité, la photo de Nicolas Sarkozy. Fallait-il aussi donner à FP l’occasion de faire sa tirage habituelle sur l’UMPS, lui laisser dire que la droite ou la gauche, pour défendre les droits des travailleurs et leur sécurité, c’est la même chose, et que la seule alternative c’est le front national?

Qu’en pense Florian Philippot?

Véganisme

“Ouvrons les yeux, fermons les abattoirs”, criait-on samedi 4 juin dans les rue de Paris. “Pour les poules, pour les lapins, pour les poussins, pour les poissons… fermons les abattoirs.” On sourit d’abord quand on voit cette foule. Le code couleur est simple, voire simpliste : des t-shirts rouges avec écrit en noir “Fermons les abattoirs”. Le refrain inlassablement répété (voir plus haut) paraît au premier abord un peu ridicule. Et puis, surtout, on aime manger de la viande! On pense alors à certaines images vues ici et là, aperçues plutôt, parce que le Grand Omnivore est tout de même sensible et voir la souffrance, il n’aime pas trop ça. On pense aussi à ce regard des bêtes. Ils ont des yeux, comme nous, et quand on les regarde, on voit qu’ils nous voient. Ils ne disent rien, mais on se rend bien compte qu’ils n’en pensent pas moins. Un regard où il n’y a peut-être pas beaucoup de pensée, mais d’où la peur gicle quand on les mène à l’abattoir.

Et si par ailleurs vous avez eu un animal, un chat par exemple, et que vous vous en êtes occupé, que vous vous y êtes attaché… Ce n’est pas une personne, certes, mais vous voyez bien que ce n’est pas une chose!

Certains tracts vous invitent à ne plus consommer de produits laitiers non plus. Mais si l’on arrêtait tout, qu’adviendrait-il? Plus de fromage? Alors que l’identité de chaque pays dépend d’Europe tient d’abord à ce qu’il fait de son lait, avant même de parler de ces si ridicules racines chrétiennes!

Les espèces ont-elles toutes la même conscience de la peur et de la douleur? Après tout, une poule, on l’assomme et elle ne se rend plus compte de rien. Jamais elle ne saura qu’elle ne se réveillera pas! Traire une vache, est-ce que cela lui fait mal?

Non, je ne peux pas me résoudre à tout arrêter d’un coup. Je mange peu de viande parce qu’il faut en tout cas que cesse ce grand carnage industriel qui ne respect rien, ni les animaux, ni les hommes (qu’ils soient travailleurs de la viande ou consommateurs). Il faut court-circuiter la grande distribution qui nous incite à manger toujours plus, toujours moins cher mais toujours plus mal. Revenir à une petite production, locale, à taille humaine, faire en sorte que les agriculteurs redeviennent des fermiers, polyvalents, adaptables, au service de la qualité. “Mais on n’arrivera jamais à nourrir le monde avec ces beaux principes!” Et si l’on se contentait déjà de bien nourrir la France! Payons un peu plus cher les produits de chez nous, mangeons moins, jetons moins. Il est certain que notre territoire est suffisamment vaste pour tous bien nous nourrir.

Véganisme

Affligence

Je voudrais commencer ce billet par un modeste hommage à Ségolène Royale qui, de haut et de très loin, sur la muraille de Chine, nous fit cadeau de ce néologisme : “bravitude”. Il est regrettable que ce mot n’ait pas été adopté par l’usage (car l’usage seul fait la langue, n’en déplaise à l’Académie française, ainsi qu’à tout autre commission émanée de l’État — ha! l’État, ce monstre froid comme disait Nietzsche, toujours plus gonflé, enflé, une enflure difforme et inutile), il est très regrettable donc, que ce mot n’ait pas été adopté en dehors de ces cercles ségoléniens très fermés, dont les fidèles l’adulent, comme il se doit : “Ségo, sur le nucléaire, quelle bravitude!” ou encore : “Pollution de l’air à Paris, nous pouvions compter sur sa bravitude pour tenir bon face à Hidalgo”. Un hommage donc, qui va prendre la forme modeste, timide, d’une proposition lexicale toute de mon cru. Ce mot paraîtra sans doute à beaucoup de mauvais esprits comme aussi disgracieux que celui de Ségolène et pourtant, dans certaines situations, ce mot me vient à l’esprit comme une évidence. C’est le mot “affligence”. Pour celles et ceux qui n’en auraient pas tout de suite saisi le sens, voici quelques explications. “Affligence” serait à affliger, ce qu’émergence est à émerge. Ainsi, moins audacieux que Ségolène, je ne propose pas de remplacer un mot qui existe déjà par un mot qui n’existe pas encore (comme “bravitude” remplacerait “bravoure”, mais en y ajoutant peut-être une nuance de panache que le mot premier n’avait pas ou avait perdu). “Affligence” n’entre pas en concurrence avec affliction dont le TLF nous donne cette définition: “Douleur profonde, généralement durable, accompagnée d’un abattement de l’esprit causé par un événement douloureux”. Il faudrait plutôt l’associer aux adjectifs “affligé” et “affligeant” qui mêlent (comme “consternant”) la surprise et le découragement.

Mais comment l’utiliser (dans les dictionnaires, les définitions sont toujours suivies d’utiles exemples) ? Peut-on être “jeté dans une terrible affligence” comme dans une terrible affliction? Je ne le pense pas. Ce serait compromettre la différence essentielle entre ces deux mots. Contrairement à l’affliction qui vous tombe dessus d’un coup et vous abat (il y a de l’abattement dans l’affliction), l’affligence monte lentement des bas-fonds comme une mauvaise odeur qui bientôt vous donnera la nausée. Le substantif “affliction” est souvent accompagné (voire encombré) des adjectifs “grande” ou “profonde”. Ici, il faudra leur préférer “légère” ou mieux, “ineffable”. Dans la Tentation de Saint Antoine, Gustave Flaubert fait “déborder” l’affliction, ce qui ne convient pas à l’affligence que l’on sent monter, monter, monter encore comme si justement sa principale caractéristique était de ne jamais pouvoir cesser de monter : “Le jour où Jean-François Copé annonça sa candidature à la primaire des Républicains, il sentit monter en lui, un inexorable sentiment d’affligence qu’il ne put chasser“. — Oui, en effet, l’affligence est invariablement accompagné du besoin de tirer la chasse.

Affligence

Egalité de fait / Egalité de roit

Il y a dans l’état de nature une égalité de fait réelle et indestructible, parce qu’il est impossible dans cet état que la seule différence d’homme à homme soit assez grande pour rendre l’un dépendant de l’autre. Il y a dans l’état civil une égalité de droit chimérique et vaine, parce que les moyens destinés à la maintenir servent eux-mêmes à la détruire, et que la force publique ajoutée au plus fort pour opprimer le faible rompt l’espèce d’équilibre que la nature avait mis entre eux. De cette première contradiction découlent toutes celles qu’on remarque dans l’ordre civil entre l’apparence et la réalité. Toujours la multitude sera sacrifiée au petit nombre, et l’intérêt public à l’intérêt particulier ; toujours ces noms spécieux de justice et de subordination serviront d’instruments à la violence et d’armes à l’iniquité : d’où il suit que les ordres distingués qui se prétendent utiles aux autres ne sont en effet utiles qu’à eux-mêmes aux dépens des autres ; par où l’on doit juger de la considération qui leur est due selon la justice et la raison.

Rousseau, L’Emile, livre IV.

Quote

REMUER

Remuer le gouvernail, ce n’est pas le diriger. Que de remueurs!

Ô Remueurs du gouvernail de la France, le vaisseau est donc insubmergeable, puisqu’il vogue encore!

 

Louis Sébastien Mercier (1740-1814), Néologie. Vocabulaire des mots nouveaux, à renouveler, ou pris dans des acceptions nouvelles.

Quote

Chose lue

“Hier, 22 février 1846, j’allais à la Chambre, il faisait froid, malgré le soleil et midi. Je vis venir rue de Tournon un homme que deux soldats emmenaient. Cet homme était blond, pâle, maigre, hagard ; trente ans à peu près, un pantalon de grosse toile, les pieds nus et écorchés dans des sabots avec des linges sanglants roulés autour des chevilles pour tenir lieu de bas ; une blouse courte, souillée de boue derrière le dos, ce qui indiquait qu’il couchait habituellement sur le pavé ; la tête nue et hérissée. Il avait sous le bras un pain. Le peuple disait autour de lui qu’il avait volé ce pain et que c’était à cause de cela qu’on l’emmenait. En passant devant la caserne de gendarmerie, un des soldats y entra et l’homme resta à la porte, gardé par l’autre soldat.

Une voiture était arrêtée devant la porte de la caserne. C’était une berline armoriée portant aux lanternes une couronne ducale, attelée de deux chevaux gris, deux laquais en guêtres derrière. Les glaces étaient levées, mais on distinguait l’intérieur tapissé de damas bouton d’or. Le regard de l’homme fixé sur cette voiture attira le mien. Il y avait dans la voiture une femme en chapeau rose, en robe de velours noir, fraîche, blanche, belle, éblouissante, qui riait et jouait avec un charmant petit enfant de seize mois enfoui sous les rubans, les dentelles et les fourrures.

Cette femme ne voyait pas l’homme terrible qui la regardait.

Je demeurai pensif.

Cet homme n’était plus pour moi un homme, c’était le spectre de la misère, c’était l’apparition, difforme, lugubre, en plein jour, en plein soleil, d’une révolution encore plongée dans les ténèbres, mais qui vient. Autrefois le pauvre coudoyait le riche, ce spectre rencontrait cette gloire ; mais on ne se regardait pas. On passait. Cela pouvait durer ainsi longtemps. Du moment où cet homme s’aperçoit que cette femme existe, tandis que cette femme ne s’aperçoit pas que cet homme est là, la catastrophe est inévitable.”

Victor Hugo, Choses vues.

Quote